Essayiste Synonyme Caen

L’antisémitisme est le nom donné de nos jours à la discrimination et à l'hostilité manifestées à l'encontre des Juifs en tant que groupe ethnique, religieux ou racial[1].

Il s'agit, dans son acception originelle telle que formulée vers la fin du XIXe siècle, d'une forme de racisme se voulant scientifique, dirigée spécifiquement contre les Juifs (et non contre les peuples sémites, groupe linguistique)[2].

Le terme est le plus souvent utilisé aujourd'hui pour qualifier tous les actes d’hostilité anti-juive, que leurs fondements soient raciaux ou non.

Les motifs et mises en pratique de l'antisémitisme incluent divers préjugés, des allégations, des mesures discriminatoires ou d’exclusion socio-économique, des expulsions, voire des massacres d’individus ou de communautés entières.

Définitions[modifier | modifier le code]

Le terme « antisémitisme » et ses dérivés apparaissent en Allemagne à la fin du XIXe siècle bien que la réalité des faits qu’ils décrivent soit plus ancienne.

Pour Alex Bein, le terme fut utilisé pour la première fois (dans un seul article et de façon isolée), en 1860 par l'intellectuel juif autrichien Moritz Steinschneider dans l'expression « préjugés antisémites » (« antisemitische Vorurteile »), afin de railler les idées d'Ernest Renan qui affuble les « peuples sémites » de tares culturelles et spirituelles (la désignation des peuples du Levant sous ce terme remontait à 1781)[3]. Cette définition n'eut aucune postérité.

Gilles Karmasyn rappelle que c'est le journaliste allemand Wilhelm Marr qui invente véritablement le terme « Antisemitismus » dans le sens « d'hostilité aux Juifs », à l'occasion de la fondation d'une « ligue antisémite » en 1879[4] et non, comme il est parfois rapporté, dans son pamphlet anti-juif Victoire du judaïsme sur la germanité considérée d'un point de vue non confessionnel, publié la même année mais où l'expression n'apparaît pas[5]. La traduction française d’Antisemitismus par « antisémitisme » apparaît selon le dictionnaire Robert en 1886, suivi de l’épithèteantisémite trois ans plus tard. Jules Isaac précise que le terme « antisémitisme » est par lui-même équivoque alors que « son contenu […] est essentiellement anti-juif »[6]. Marr utilise en effet le mot « Semitismus » comme synonyme de « Judentum », lequel désigne indifféremment le judaïsme, la communauté juive et la judaïté. Le mot « antisémitisme » abandonne donc la signification spécifiquement religieuse de l'hostilité anti-juive pour se prêter au concept de « race juive » par lequel on a commencé par désigner des Juifs baptisés, justifiant la poursuite des discriminations à leur égard alors qu’ils ont apostasié. Des théories pseudo-scientifiques sur la conception de « race » se sont répandues en Europe dans la seconde moitié du XIXe siècle, particulièrement chez l'historien prussien Heinrich von Treitschke dont les idées seront reprises dans les théories nazies[7].

Une confusion naît de ce mot, qui n'a jamais visé les autres populations de langue sémitique, telles que les Arabes. Au contraire, il peut être utilisé pour désigner l'hostilité des Arabes envers les juifs lorsque l'on parle d'antisémitisme arabe[8]. Cela n'empêche pas l'étymologie de refaire périodiquement surface. Ainsi, pour Jean-Claude Barreau, le terme « antisémitisme » est « complètement inapproprié » puisque le judaïsme d'aujourd'hui ne serait plus que très partiellement sémite[9].

De nos jours, l'affaissement de la dimension proprement et ouvertement raciste de l'hostilité envers les juifs permet de penser que l'antisémitisme englobe une notion plus large que la conception raciale originale du XIXe siècle et du début du XXe siècle. C'est qu'il a en réalité existé sous des formes qui ne s'appuient parfois ni sur des conceptions raciales, ni sur des fondements religieux, ce qui rend le concept difficile à définir de manière précise[10].

Pierre-André Taguieff a d'ailleurs proposé le terme de « judéophobie »[11] pour désigner l'ensemble des formes anti-juives dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale et le distinguer de l'antisémitisme lié aux thèses racialistes. D'autres préfèrent parler de « nouvel antisémitisme » pour qualifier les idéologies plus récentes qui s'appuieraient sur la dénonciation d'un « supposé lobby juif ou du sionisme pour masquer leur antisémitisme »[12],[13],[14]. Le négationisme et la compétition des victimes s'ajoutent à l'antisionisme pour définir les trois axes du nouvel antisémitisme, selon Bernard-Henri Lévy[15].

Le 1er juin 2017, le Parlement européen adopte une définition de l'antisémitisme qu'il demande à tous les États membres de l'Union européenne de partager[16],[17] : « L'antisémitisme est une perception particulière des Juifs que l'on peut exprimer comme la haine des Juifs. Les manifestations orales, écrites ou physiques de l'antisémitisme visent des Juifs et des non-Juifs et leurs biens, les institutions et établissements religieux juifs »[18].

Formes d'antisémitisme[modifier | modifier le code]

Article connexe : Allégation antisémite.

Même si, dans sa définition originale et la plus stricte, le mot « antisémitisme » prend une tournure raciale et laïque[19], il est désormais utilisé pour qualifier tous les actes anti-juifs qui ont pu avoir lieu dans l'Histoire quel que soit leur motif, ainsi que pour désigner les actes hostiles aux Juifs avant l'invention du terme antisémitisme.

On peut donc en distinguer plusieurs formes distinctes qui évoluèrent dans leur conception au cours de l'Histoire, qui ne sont d'ailleurs pas forcément complémentaires et ne s'appuient pas toujours sur les mêmes fondements. L'antisémitisme, dans son acceptation globale, n'est donc pas nécessairement une idéologie racialiste (qui ne se développe d'ailleurs que tardivement à partir du XIXe siècle) et, par conséquent, n'est pas toujours une forme de racisme[20].

René König mentionne l'existence d'antisémitismes sociaux, économiques, religieux ou politiques. Il avance que les natures diverses qu'a pris l'antisémitisme démontrent que « les origines des différents préjugés antisémites sont ancrés dans différentes périodes de l'Histoire ». Pour lui, les divers aspects des préjugés antisémites au cours des époques et leur distribution variable au sein les classes sociales « rend particulièrement difficile la définition des formes de l'antisémitisme »[21].

L'historien Edward Flannery distingue lui aussi plusieurs variétés d'antisémitisme[22] :

  • « l'antisémitisme économique et politique », donnant comme exemples Cicéron[23] ou Charles Lindbergh[24]
  • « l'antisémitisme religieux », ou antijudaïsme
  • « l'antisémitisme nationaliste », citant Voltaire et d'autres penseurs des Lumières qui attaquèrent les Juifs sur leurs supposées arrogance et avarice[25]
  • « l'antisémitisme racial », exprimé par le nazisme[26]

Enfin, le documentariste Louis Harap distingue quant à lui l'antisémitisme « économique » de l'antisémitisme « politique », et fusionne ce dernier avec l'antisémitisme « nationaliste » au sein d'un « antisémitisme idéologique. » Il ajoute également un antisémitisme social[27], avec les propositions suivantes :

  • religieux : « les Juifs sont les assassins du Christ » (peuple déicide).
  • économique : « les Juifs sont des banquiers et des usuriers obsédés par l'argent ».
  • social : « les Juifs sont socialement inférieurs » et doivent être tenus à l'écart du reste de la société dans des ghettos et porter un signe permettant de les distinguer des chrétiens comme la rouelle et le Judenhut au Moyen Âge, ou l'étoile jaune sous le régime nazi.
  • racial : « les Juifs sont une race inférieure ».
  • idéologique : « les Juifs sont des révolutionnaires complotant pour renverser le pouvoir en place » (théorie du complot juif).
  • culturel : « les Juifs corrompent la morale et la civilisation du pays dans lequel ils vivent par leur culture ».

Antisémitisme culturel[modifier | modifier le code]

Louis Harap définit l'antisémitisme culturel comme une « forme d'antisémitisme qui accuse les Juifs de corrompre une culture donnée et de vouloir supplanter ou de parvenir à supplanter cette culture »[28].

Pour Eric Kandel l'antisémitisme culturel se fonde sur l'idée d'une « judéité » vue comme « une tradition religieuse ou culturelle qui s'acquièrent par l'apprentissage, à travers des traditions et une éducation distinctives. » Cette forme d'antisémitisme pense que les Juifs possèdent des « caractéristiques psychologiques et sociales néfastes qui s'acquièrent par l'acculturation »[29].

Enfin, Donald Niewyk et Francis Nicosia décrivent l'antisémitisme culturel comme une idée se focalisant sur la supposée « attitude hautaine des Juifs au sein des sociétés dans lesquelles ils vivent »[30].

Antisémitisme religieux[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Antijudaïsme.

Articles connexes : Accusation de meurtre rituel contre les Juifs, Accusation de profanation d'hosties contre les Juifs, Peuple déicide et Juif errant.

L'antisémitisme religieux, ou antijudaïsme, se définit comme l'opposition aux croyances juives et au judaïsme. Il n'attaque donc pas les Juifs en tant que peuple ou ethnie, et prône même parfois leur conversion. Cependant, les persécutions peuvent persister pour ces Nouveaux Chrétiens, suspectés de rester secrètement fidèles à leur religion ou leurs traditions, comme ce fut le cas envers les marranes, des Juifs espagnols et portugais convertis au catholicisme à partir du XVe siècle[22].

Les Juifs ont été également accusés de crimes rituels, souvent au travers de légendes d'enlèvement d'enfants pour des sacrifices. Il s'agit de l'une des allégations antisémites les plus anciennes de l'Histoire : de la légende du meurtre d'Anderl von Rinn en 1492 jusqu'à l'Affaire Beilis en 1911. Selon l'historien Walter Laqueur, il y aurait eu plus de 150 accusations et probablement des milliers de rumeurs de ce type dans l'Histoire[31].

L'antijudaïsme en Europe provenait souvent d'une méconnaissance des traditions de la religion juive, qui étaient perçues comme étranges et parfois maléfiques. Par exemple, le mot « sabbat », qui désigne une cérémonie nocturne de sorcières, provient du mot « shabbat », désignant le jour de repos hebdomadaire sacré des Juifs.

Antisémitisme économique[modifier | modifier le code]

L'antisémitisme économique se fonde sur l'idée que les juifs produisent une économie nuisible pour la société, ou que l'économie devient nuisible quand elle est pratiquée par les juifs[32].

Les allégations antisémites lient souvent les juifs à l'argent et à l'avidité, les accusant d'être cupides, de s'enrichir aux dépens des non-juifs ou de contrôler le monde des finances et des affaires. Ces théories furent développées entre autres dans Les Protocoles des Sages de Sion, un faux prétendant attester le projet de conquête du monde par les Juifs, ou dans le Dearborn Independent, un journal publié au début du XXe siècle par Henry Ford.

Remplaçant peu à peu l'antijudaïsme, cet antisémitisme prend son essor, comme l'antisémitisme racial, au cours du XIXe siècle, parallèlement au développement du capitalisme industriel dans le monde occidental. Il est incarné en France par Édouard Drumont dans son ouvrage La France Juive.

L'historien Derek Penslar explique que ces allégations s'appuient sur les imputations suivantes[33] :

  • les juifs « sont naturellement incapables d'exercer un travail honnête ».
  • les juifs « dominent une cabale financière cherchant à assujettir le monde ».

Penslar avance également l'idée que l'antisémitisme économique se distingue aujourd'hui de l'antisémitisme religieux, qui est lui « souvent feutré », alors qu'ils étaient liés jusqu'à maintenant, le second expliquant le premier[34].

Abraham Foxman relève quant lui six a priori communs à ces accusations[35] :

  • « tous les juifs sont riches »[36]
  • « les juifs sont avares et cupides »[37]
  • « des juifs puissants contrôlent le monde des affaires »[38]
  • « la religion juive prône le profit et le matérialisme »[39]
  • « les juifs n'hésitent pas à berner les goys »[40]
  • « les juifs utilisent leur pouvoir au service de leur communauté »[41]

Finalement, le mythe du juif et de l'argent est résumé par l'assertion suivante de Gerald Krefetz : « [les juifs] contrôlent les banques, la réserve monétaire, l'économie et les affaires — de la communauté, du pays, du monde »[42].

La critique de cet antisémitisme a vu le jour en France au XVIIIe siècle et a mené sous la Révolution aux décrets d'émancipation de 1790 et 1791. Le 23 décembre 1789 à l'Assemblée constituante, Maximilien de Robespierre explique la situation en ces termes :

« On vous a dit sur les Juifs des choses infiniment exagérées et souvent contraires à l’histoire... Ce sont au contraire des crimes nationaux que nous devons expier, en leur rendant les droits imprescriptibles de l’homme dont aucune puissance humaine ne pouvait les dépouiller. On leur impute encore des vices, des préjugés, l’esprit de secte et d’intérêt les exagèrent. Mais à qui pouvons-nous les imputer si ce n’est à nos propres injustices ? Après les avoir exclus de tous les honneurs, même des droits à l’estime publique, nous ne leur avons laissé que les objets de spéculation lucrative. Rendons-les au bonheur, à la patrie, à la vertu, en leur rendant la dignité d’hommes et de citoyens... »[43].

Robespierre faisait allusion aux mesures discriminatoires prises au Moyen-Age contre les juifs, qui les confinaient aux professions commerçantes.

Antisémitisme racial[modifier | modifier le code]

Articles connexes : Nazisme et Judensau.

L'antisémitisme racial se définit comme la haine des juifs en tant que groupe racial ou ethnique plutôt que sur des fondements religieux[44]. Il considère que les Juifs sont une race inférieure à celle de la nation dans laquelle ils vivent. Cette théorie se développe particulièrement dans les mouvements eugénistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle qui considèrent que les « Aryens » (ou le peuple germanique) sont racialement supérieurs aux autres peuples.

Au début du XIXe siècle, des lois entrent en vigueur dans certains pays d'Europe de l'Ouest permettant l'émancipation des Juifs[45]. Ils ne sont désormais plus obligés de vivre dans les ghettos et voient leurs droits de propriété et leur liberté de culte s'étendre. Pourtant, l'hostilité traditionnelle envers les Juifs sur des bases religieuses persiste et s'étend même à l'antisémitisme racial. Des théories ethno-raciales comme celles de l'Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-55) de Joseph Arthur de Gobineau participent à ce mouvement. Ces théories plaçaient souvent les peuples blancs européens, et particulièrement la « race aryenne », au-dessus du peuple juif[46].

Il s'agit donc d'une idéologielaïque prenant le relais du vieil antijudaïsme religieux et s'y substituant. Les nouvelles formes d'hostilité qui s'en manifestent sont donc détachées de toute connotation religieuse, du moins dans la représentation que se fait d'elle-même cette idéologie.

L'antisémitisme tient une grande place dans l'idéologie nazie d'Adolf Hitler[47], führer de l'Allemagne nazie de 1933 à 1945. Les Nazis, mouvement néo-païen, ne firent d'ailleurs aucune différence entre les Juifs orthodoxes et laïcs[48], les exterminant qu'ils pratiquent le judaïsme ou soient baptisés chrétiens, voire engagés dans une vie religieuse chrétienne[49].

Antisémitisme politique[modifier | modifier le code]

Articles connexes : Judéo-bolchevisme, Zionist Occupation Government, Dolchstoßlegende, Théorie du complot juif, Les Protocoles des Sages de Sion et Cosmopolite sans racine.

L'antisémitisme politique se définit comme une hostilité envers les Juifs fondée sur leur supposée volonté de s'emparer du pouvoir au niveau national ou mondial, ou leur volonté de dominer le monde au travers d'un « complot international ».

Les Protocoles des Sages de Sion, un faux se présentant comme un plan de conquête du monde établi par les juifs, sont généralement considérés comme le début de la littérature contemporaine de la théorie du complot juif[50]. Daniel Pipes note que le document développe des thèmes récurrents de l'antisémitisme du complot : « les Juifs complotent toujours », « les Juifs sont partout », « les Juifs sont derrière chaque institution », « les Juifs obéissent à une autorité centrale, les vagues Sages », et « les Juifs sont proches de réussir leur plan »[51].

L'antisémitisme politique se démocratise particulièrement durant l'entre-deux-guerres à la suite de la Révolution russe de 1917, notamment sous l'influence des Russes blancs[52], avant d'être récupéré par l'idéologie nazie. Il reposait sur l'idée que les « judéo-bolchéviques » tenteraient de prendre le pouvoir en imposant le communisme ou l'anarchisme à travers le monde.

Le concept apparaît alors comme un renouvellement de la théorie du complot juif[53] qui se superpose, sans le remplacer, au mythe développé par l'antisémitisme économique du Juif responsable du capitalisme[54],[55]. Il s'appuie également sur le fait qu'un certain nombre de penseurs ou de révolutionnaires communistes et anarchistes étaient réellement juifs ou d'origine juive : les théoriciens Karl Marx, Rosa Luxemburg, Emma Goldman, Georg Lukacs et Ernest Mandel ; ou bien, en Russie, les cadres bolcheviks Trotsky, Martov, Lénine, Sverdlov, Kamenev, Berman, Zinoviev, Kun, Losovski, Radek, ou Yagoda. Ainsi, et pour certains des Russes favorables au régime tsariste, l'assassinat de la famille impériale par les Bolcheviks était forcément l'œuvre d'un « complot juif » et cette interprétation contribua à alimenter le climat antisémite en Russie[56].

Ce fait a également été repris par l'argumentaire nazi pour justifier l'existence d'un complot judéo-bolchévique visant à dominer l'Europe et réprimer violemment les militants communistes. Les Juifs furent par ailleurs accusés, après la Première Guerre mondiale, d'être les responsables de la défaite allemande. Ce mythe, nommé en allemandDolchstoßlegende (le « coup de poignard dans le dos »), fut une tentative de disculper l'armée allemande de la capitulation de 1918, en attribuant la responsabilité de l'échec militaire aux Juifs, mais aussi socialistes, aux bolcheviks et la République de Weimar.

Nouvel antisémitisme[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Nouvel antisémitisme.

Dans les années 1990 naît un concept inédit, celui d'un nouvel antisémitisme qui se serait développé aussi bien dans des partis de gauche que de droite, ainsi que dans l'islam radical. Pour certains auteurs, ces « nouveaux antisémites » se cacheraient désormais derrière l'antisionisme, l'opposition à la politique israélienne et la dénonciation de l'influence des associations juives en Europe et aux États-Unis — voire parfois même derrière l'anticapitalisme et l'antiaméricanisme —pour exprimer leur haine des Juifs[12],[13],[14].

Bernard-Henri Lévy réfère le nouvel antisémitisme à trois raisons principales[15] :

  • 1. L’antisionisme : « Les juifs seraient haïssables parce qu’ils soutiendraient un mauvais État, illégitime et assassin »[15].
  • 2. Le négationisme : « Les juifs seraient d’autant plus haïssables qu’ils fonderaient leur Israël aimé sur une souffrance imaginaire ou, tout au moins, exagérée »[15].
  • 3. La compétition des victimes : Les juifs commettraient « un troisième et dernier crime qui les rendrait plus détestables encore et qui consisterait, en nous entretenant inlassablement de la mémoire de leurs morts, à étouffer les autres mémoires, à faire taire les autres morts, à éclipser les autres martyres qui endeuillent le monde d’aujourd’hui et dont le plus emblématique serait celui des Palestiniens »[15].

Pour l'historien Bernard Lewis, le « nouvel antisémitisme » représente la « troisième vague » ou la « vague idéologique » de l'antisémitisme, les deux premières vagues étant l'antisémitisme religieux et l'antisémitisme racial[57]. Il estime que cet antisémitisme prend ses racines en Europe et non dans le monde musulman, l'Islam n'ayant pas la tradition chrétienne d'exagérer la puissance juive. L'obsession moderne vis-à-vis des Juifs dans le monde musulman est donc un phénomène récent qui dérive du Vieux-continent[58]. L'émergence dans certains établissements scolaires de ce nouvel antisémitisme serait donc liée à une montée du communautarisme islamique et à la diabolisation de l'État d'Israël[59].

Les critiques du concept de « nouvel antisémitisme » arguent quant à eux qu'il mélange l'antisionisme et l'antisémitisme, qu'il donne une définition trop étroite de la critique faite à Israël et trop large de sa diabolisation, ou encore qu'il exploite l'antisémitisme dans le but de faire taire le débat sur la politique israélienne[60]. Pour Norman Finkelstein, par exemple, le « nouvel antisémitisme » est un argument utilisé périodiquement depuis les années 1970 par des organisations telles que l'Anti-Defamention League (équivalent américain de la LICRA) non pour combattre l'antisémitisme, mais plutôt pour exploiter la souffrance historique des Juifs et le traumatisme de la Shoah dans le but d'immuniser Israël et sa politique contre d'éventuelles critiques[61]. » Pour appuyer cette thèse, il cite le rapport de 2003 de l'Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes qui inclut, dans sa liste d'activités et de croyances antisémites, des images du drapeau palestinien, le support à l'OLP, ou la comparaison entre Israël et l'Afrique du Sud du temps de l'apartheid[62]. Finkelstein soutient par ailleurs que les dérives de l'antisionisme vers l'antisémitisme sont prévisibles et non spécifiques aux Juifs : le conflit israélo-palestinien contribue au développement de l'antisémitisme tout comme les guerres du Vietnam et d'Iraq ont contribué à la montée de l'antiaméricanisme dans le monde.

Pour mieux percevoir la difficulté de dessiner une frontière précise entre antisémitisme et antisionisme, notons que l'essayiste Alain Soral et l'humoriste Dieudonné sont par exemple accusés par les médias et une partie de la classe politique française de se dissimuler derrière la critique du sionisme et du pouvoir supposé d'un lobby juif pour diffuser des idées antisémites[63],[64]. Soral, pourtant plusieurs fois condamné pour ses propos, se défend de ces accusations en affirmant ne pas fustiger ce qu'il nomme les « Juifs du quotidien » — ou la communauté juive dans son ensemble —, ou encore les courants spirituels du Judaïsme, mais faire la critique de la « domination d'une élite communautaire juive organisée » en France et aux États-Unis ; de la politique israélienne en Palestine ; ainsi que des valeurs de ce qu'il nomme la « philosophie talmudo-sioniste », perçue par l'essayiste comme une lecture « belliqueuse » et « racialiste » de la Torah. Alain Soral avance, par exemple, que si un « Juif spiritualiste » traduit dans l'expression biblique de « peuple élu » une alliance entre Dieu et un « peuple choisi », invité à devenir un modèle de moralité pour les autres peuples, un « Juif racialiste » y lirait une preuve de la supériorité raciale et divine des Juifs sur le reste de l'humanité[65],[66].

Histoire[modifier | modifier le code]

Selon les textes religieux hébraïques composés au fil des siècles et en voie de fixation vers le Ier siècle av. J.-C.[67], l’oppression des Juifs en tant que peuple a existé de longue date : ils présentent le peuple hébreu se constituant dans sa résistance contre l'oppression des Égyptiens. Les textes relatent ensuite les attaques répétées auxquelles le peuple juif doit faire face pour préserver son indépendance et le caractère singulier de sa foi.

Pour les historiens contemporains, ces éléments n'ont pas de valeur historique et Jules Isaac ne relève ainsi aucune « trace authentique, incontestable de l'antisémitisme prétendu éternel »[68] jusqu'au IIIe siècle av. J.-C. Selon les travaux de Léon Poliakov, le phénomène remonte cependant bien au monde gréco-romain, particulièrement à l'Égypte ptolémaïque[69]. La nature précise de l'hostilité dont les juifs sont alors l'objet, particulièrement à Alexandrie, théâtre de lutte factieuses, fait toutefois encore l'objet de débats[70].

Antiquité[modifier | modifier le code]

Antiquité gréco-romaine[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Juifs de l'Égypte hellénistique et romaine.

Selon Léon Poliakov, il n'existe aucune trace d'antisémitisme dans l'Antiquité avant le IIIe siècle av. J.-C., et le foyer de cet antisémitisme est l'Égypte ptolémaïque. Encore peut-on ajouter, avec Jules Isaac, qu'il s'agit moins d'une hostilité envers les Juifs en tant que tels que d'une « haine envers les Asiatiques », ces derniers étant des Orientaux au sens large, et non pas seulement des Juifs[71]. Néanmoins des égyptologues comme Jean Yoyotte proposent des origines égyptiennes aux premières formes d'antisémitisme/antijudaïsme, remontant selon les auteurs à une période plus ou moins ancienne, à l'instar de Jan Assmann ou plus tardive, comme Alain-Pierre Zivie[72]. Plusieurs chercheurs voient dans une lettre privée du Ier siècle av. J.-C. adressée à un habitant de Memphis[73] le témoignage le plus ancien de l'expression de l'existence d'un sentiment antisémite[74] au sein de la chôra égyptienne[75] qui pourrait, selon certains chercheurs, avoir ses racines dès avant la conquête gréco-macédonienne[76].

Les premières expressions historiquement attestées de la « haine contre les juifs » se trouvent rassemblées dans le Contre Apion, un ouvrage de l'historien juif et citoyen romain Flavius Josèphe qui rassemble vers la fin du Ier siècle une anthologie des textes d'auteurs de l'Égypte gréco-romaine, parmi lesquels des détracteurs des Juifs, particulièrement alexandrins[77]. Ainsi, dès le IIIe siècle av. J.-C., Manéthon propose une sorte de « contre-Exode » qui propage des fables à leur encontre, notamment celle suivant laquelle les Hébreux auraient été des lépreux chassés d'Égypte. Ces accusations, infamantes alors, sont néanmoins à contextualiser dans le cadre des tensions communautaires qui opposent à Alexandrie notamment les juifs hellénisés aux Égyptiens dont le culte animal est l'objet d'une véritable répulsion par les premiers[78]. On peut noter qu'au-delà de l'hostilité sur une base religieuse qui relève de l'antijudaïsme, l'association de critères physiques trace peut-être les contours d'une forme d'antisémitisme antique[79].

Les violences généralisées contre les juifs n'apparaissent que sous la domination romaine. Au Ier siècle les juifs d'Alexandrie réclament auprès des autorités romaines le droit de cité auquel les Grecs alexandrins s’opposent. Les tensions communautaires dégénèrent, la communauté juive est l'objet de persécution par le préfet d'ÉgypteFlaccus et la ville est le théâtre d'une crise inter-ethnique en 38 qui se traduit par de violentes émeutes contre les juifs, qui seraient qualifiées aujourd'hui de « pogroms »[80]. Les affrontements intercommunautaires deviennent monnaie courante et un nouveau pogrom se déroule en 66, sous les ordres de Tiberius Julius Alexander, lui-même d'origine juive[81].

La période hellénistique[modifier | modifier le code]

Alexandre le Grand est l'initiateur de la présence juive à Alexandrie d'Égypte, en tant que fondateur de cette ville. L'un de ses généraux, qui lui succède comme souverain en Égypte, Ptolémée Ier, fait venir des Juifs pour peupler la nouvelle cité[82]. La Cœlé-Syrie se trouvant sous influence Lagide jusqu'à la 5e Guerre de Syrie. À Alexandrie, ils forment une entité politique séparée : ils occupent deux quartiers sur cinq de la ville hellénistique, ils sont responsables devant une juridiction spécifique, l'ethnarque, s'occupant de commerce, ils édifient rapidement de grandes fortunes (ce qui fait dire qu'ils sont avides d'or): ils se voient confier plusieurs fermes des impôts par les Lagides durant le IIIe siècle[83]. Formant des communautés fermées, en lien les unes avec les autres à l'échelle du monde méditerranéen, ils doivent non seulement faire face à l'animosité populaire: animosité contre le percepteur, contre leur richesse, mais aussi des prêtres et des philosophes: Le StoïcienApollonius Molon les accuse d'anthropophagie rituelle, Les Sophistes leur reprochent de falsifier des textes grecs, ce qui, selon Bernard Lazare, semble ne pas être sans fondement[84].

Les persécutions contre les Juifs en tant que tels sont rares et ne peuvent jamais être attribuées à un antisémitisme d'État. C’est ainsi que la première persécution connue de la religion juive est perpétrée par Antiochos IV Épiphane, descendant de l’un des généraux d’Alexandre le Grand. Les Juifs se sont révoltés contre lui et ont vaincu les Grecs sous la direction des Maccabées. Les motivations principales de cette « crise macchabéenne » ne sont pas nécessairement religieuses. Cette crise résulte de la conjonction entre une crise politique au sein des élites judéennes pour le contrôle de la Grande Prêtrise (conflits entre les Oniades, descendants légitimes du Grand Prêtre Yéhoshoua, et les Tobiades, famille puissante mais privée de pouvoir politique) et les conflits entre les grands empires (séleucides, lagides, puis plus tard romains) qui se déchirent pour le partage du Proche-Orient. Les persécutions d'Antiochos IV n'interviennent pas soudainement, elles suivent la dégradation de la situation politique à Jérusalem où les rivalités internes à la société juive et les pressions économiques des souverains séleucides ont déjà plongé le pays dans la guerre civile. La dynastie hasmonéenne tire parti de ces oppositions et fonde la dernière dynastie des Hébreux. Ces événements ont par la suite symbolisé au sein de la communauté juive la résistance des Juifs face aux persécutions des « païens » et ont été à l'origine de la fête juive de Hanoucca.

L'Empire romain[modifier | modifier le code]

Au Ier siècle av. J.-C., les Romains occupent la terre d'Israël et soumettent les Juifs. Si les Romains détruisirent le Second Temple de Jérusalem, on ne peut parler initialement d'antisémitisme, puisque les Romains appliquaient le même procédé (répression des causes de désordre public) à nombre de peuples conquis.

Les Romains sont dans l'ensemble assez tolérants en matière religieuse, n'exigeant pas des populations conquises qu'elles abandonnent leurs cultes, mais ils sont heurtés, comme une bonne part de l'Antiquitépolythéiste, par l'aniconisme des Juifs. Après la sacralisation de l'Empereur, le refus de ceux-ci de sacrifier à son culte, que le judaïsme rejette absolument, selon le principe de l'exclusivisme monothéiste est incompréhensible pour la plupart des peuples de l'Antiquité (sauf par les zoroastriens). Par ailleurs, les autorités romaines ne peuvent appliquer l’Interpretatio romana au judaïsme ce qui était une cause de tension.

Néanmoins les Romains, en administrateurs pragmatiques, adaptent certaines de leurs coutumes aux Juifs, les dispensant ainsi partiellement du Culte impérial, privilège qui suscite des jalousies. Certains juifs peuvent devenir citoyens romains, à l'exemple de Paul de Tarse ou de Flavius Josèphe, et peuvent même accéder aux magistratures en acceptant de sacrifier aux dieux, à l'instar de Tiberius Julius Alexander. D'après Tacite et Flavius Josèphe 4 000 Juifs furent exilés en Sardaigne. Plus tard, Titus Flavius Clemens, un consul de la famille impériale des Flaviens aurait été exécuté pour ses sympathies envers le judaïsme ou le christianisme. À la même époque le Contre Apion de Flavius Josèphe montre l'existence d'un antisémitisme structuré et ancien en Égypte.

L'attitude répressive des Romains est également exprimée par Titus écrasant la Judée lors de la première Guerre judéo-romaine et surtout par Hadrien changeant le nom romain de Judée de cette partie de province que les rebelles juifs nomment Israël dans leurs monnaies, en celui de Syria Palestina (ou terre des Philistins)[85] ce qui pourrait dénoter une orientation vers l'antijudaïsme dans une guerre de maintien de l'ordre dirigée contre des rébellions juives. Lors de la persécution des chrétiens dans l'empire romain, ceux-ci avaient d'abord été considérés comme une faction juive, les premiers chrétiens dont Jésus et les apôtres, étant juifs. Suétone rapporte que « les juifs » fomentaient des troubles « à l'instigation d'un certain Crestus » (souvent lu Cristos), mais juifs et chrétiens furent ensuite progressivement distingués les uns des autres notamment en raison de l'existence du Fiscus judaicus et de la réaction des synagogues qui rejetèrent de plus en plus les juifs reconnaissant Jésus comme Messie biblique et refusant la circoncision[86].

L'empire chrétien[modifier | modifier le code]

Au sein de la chrétienté, une opposition va se faire autour de deux passages de Paul de Tarse :

Dans l'épître aux Thessaloniciens, en effet, il considère les Juifs déicides et « ennemis de tous les hommes » : « Vous, frères, vous êtes devenus les imitateurs des Églises de Dieu qui sont en Jésus-Christ dans la Judée, parce que vous aussi, vous avez souffert de la part de vos propres compatriotes les mêmes maux qu’elles ont soufferts de la part des Juifs. Ce sont ces Juifs qui ont fait mourir le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont persécutés, qui ne plaisent point à Dieu, et qui sont ennemis de tous les hommes ». Il écrit pourtant dans l'épître aux Romains (Rm 11) que les Juifs sont « chers à Dieu », en précisant notamment (Rm 11:28-29) : « Ils sont aimés à cause de leurs pères. Car Dieu ne se repent pas de ses dons et de son appel ».

Paul était juif lui-même, ce qui peut aussi expliquer une plus grande liberté de ton quand il s'adresse directement à eux, que lorsqu'il en parle aux Romains convertis.

Dans la pratique, le pouvoir romain devenu chrétien saura utiliser les deux attitudes en fonction de ses intérêts du moment. Dans le premier contexte, l’antijudaïsme devint religieux : la haine des Juifs prit ici un tour nouveau, la religion officielle véhiculant l'idée que le judaïsme puisse être intrinsèquement pervers. Les premiers chrétiens étant Juifs, ils rejettent leur ancienne religion et développent donc naturellement à son égard une haine d'ordre spirituel, d'autant que la loi juive, dont Jésus se réclamait, en tant que Rabbi aux termes des évangiles, continue de les solliciter à accepter les Dix commandements et l'incorporéité absolue de Dieu.

Par ailleurs, la continuité de l'existence des juifs (Ancien Israël) aux côtés de la nouvelle religion (Nouvel Israël) était perçue comme la négation de fait de l'authenticité du message évangélique. D'où le harcèlement envers les Juifs. Même une partie du clergé et quelques théologiens les présentèrent comme coupables collectivement du supplice de Jésus Christ. Les juifs n'en restaient pas moins considérés comme destinés à se convertir et à participer à la Parousie.

Selon Jules Isaac : « L'avènement de l'Empire chrétien au IVe siècle a eu pour effet immédiat de renforcer et développer l'action (ou la réaction) antijuive, par l'étroite union des pouvoirs politiques et religieux. »[87]. L'historien pointe ainsi certains Pères de l'Église « appliqués à traîner leurs adversaires dans la boue »[88] ; par exemple, Jean Chrysostome (Adversus Judaeos) crée le mythe antisémite d'une « cupidité » des Juifs[89]. À cette période, « par la volonté de l'Église, [le Juif] est devenu l'homme déchu ; on pourrait déjà dire l'homme traqué »[90].

Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Plus encore que l'accusation de déicide, ce qui fut âprement reproché aux Juifs par les chrétiens fut leur refus de se convertir à la foi nouvelle et de reconnaître Jésus comme messie. Seuls les Juifs baptisés étaient laissés en paix et certains convertis devinrent d'ailleurs d'actifs prosélytes chrétiens, jouant souvent à leur tour un grand rôle dans les campagnes antijuives : ainsi, l'archevêque Julien de Tolède, au VIIe siècle, lui-même d'origine juive, mena activement campagne pour la conversion forcée de ses anciens coreligionnaires en Espagne wisigothique.

Au haut Moyen Âge, ainsi que le montre Bernhard Blumenkranz, la population chrétienne paraît généralement coexister avec les juifs sans grand problème. Parfois même, elle les soutient. Lorsque le juif Priscus est tué à Paris, en 582, par Pathir, devenu chrétien depuis peu, Pathir doit se réfugier avec ses domestiques dans l'église de Saint-Julien-le Pauvre. Il réussit à s'enfuir, mais l'un de ses serviteurs est sauvagement tué par la foule[91].

Cependant, dès 633, le IVe concile de Tolède publie, parmi ses décisions, le canon 57 à propos des juifs :

« Au sujet des juifs, le Saint Concile a prescrit que nul désormais n'utilise la violence pour faire des conversions... Mais ceux qui ont déjà été obligés de venir au christianisme...du fait qu’il est sûr que recevant les sacrements divins et baptisés ils ont eu la grâce, qu'ils ont été oints du chrême et qu'ils participent de la chair et du sang du Christ, ces hommes-là, il importe de les obliger à conserver leur foi, même s'ils l'ont reçue de force[92]

Dessin américain de 1904 dénonçant la situation des Juifs dans l'Empire russe.
Dessin de 1915 d'Abel Pann (1883–1963) dénonçant le populisme des dirigeants désignant « le Juif » comme « bouc émissaire et mouton noir » de l'Europe.
Caricature antisémite. Le Monde Moderne, 1898.
Aquarelle du XVIe siècle représentant un Juif de Worms portant la rouelle. Il est également accompagné d'une bourse d'or illustrant la cupidité attribuée aux Israélites.
Exécution de Francisca Nuñez de Carabajal, une juive convertie accusée d'être restée secrètement fidèle au judaïsme, 1601.
Les Juifs étaient accusés par les nazis de chercher à s'emparer du pouvoir à travers les partis communistes, le syndicalisme ou l'anarchisme.

Plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, l’ancien professeur au Collège de France s’est éteint vendredi à l’âge de 93 ans.

Le Monde | • Mis à jour le | Par Amaury da Cunha

Poète, traducteur, critique d’art, professeur au collège de France, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, Yves Bonnefoy est mort le vendredi 1er juillet à Paris, à l’âge de 93 ans. Cet immense écrivain était un homme multiple. Malgré la diversité de ses activités, une même intuition semblait toujours guider sa démarche qu’il appelait « la vérité de parole », ou le souci de saisir« ce que la vie a d’immédiat ».

Dans l’intensité poétique, manifestant aussi une curiosité insatiable pour toutes les formes artistiques (il a écrit des essais sur Picasso, Balthus, Giacometti, Mondrian, Alechinsky), Yves Bonnefoy a construit une œuvre ouverte, à multiples entrées, dans laquelle l’expression est toujours approfondie par une exigence de pensée. Le poète se méfiait cependant du concept qui, pensait-il, nous écarte de l’essentiel : voulant à tout prix identifier nos expériences, il les limite, et nous prive, de surcroît, de la présence du monde. « La tâche du poète est de montrer un arbre, avant que notre intellect nous dise que c’est arbre », écrivait-il.

Lire aussi :   Yves Bonnefoy, l’origine de la poésie

C’est à Tours qu’Yves Bonnefoy naît le 24 juin en 1923, au sein d’une famille modeste : son père est ouvrier ajusteur et sa mère institutrice. Au sujet de l’enfance, il a maintes fois expliqué que cette période de la vie correspondait pour lui à l’origine de l’expérience poétique. Au printemps 2010, évoquant ses « journées enfantes », il nous avait confié voir la poésie comme « la préservation de ce sentiment de présence de tout à tout », qui en faisait « le bonheur, et aussi l’angoisse ».

Fervent admirateur de Rimbaud

A ses parents, le petit Bonnefoy explique qu’il veut savoirlire pour « écrire des poèmes ». Vers 7 ou 8 ans, il manifeste déjà une vive curiosité pour la littérature. Sur la page d’un livre offert par sa tante, on peut lire cette dédicace éclairante : « A mon filleul et neveu, futur poète. » C’est lorsqu’il est boursier au lycée Descartes à Tours, en juillet 1940, que sa vocation littéraire se précise : conseillé par son professeur de philosophie, il découvre une Petite anthologie du surréalisme, du poète et cinéaste Georges Hugnet. Enchantements. « Je découvris là, d’un seul coup, les poèmes de Breton, de Péret, d’Eluard, les superbes masses verbales de Tzara aux temps dadaïstes (…), Giacometti, les collages de Max Ernst, Tanguy, les premiers Miro : tout un monde », raconte-t-il dans ses Entretiens sur la poésie (Mercure de France, 1990).

Malgré l’attrait pour l’étrange provoqué par ces découvertes surréalistes, Bonnefoy choisit une discipline bien plus « raisonnable » : les mathématiques. C’est d’ailleurs le prétexte qu’il se donne pour venir à Paris, et préparer sa licence à la Sorbonne. Il habite alors dans une chambre d’arrière-cour, sur le quai Saint-Michel, gagne sa vie en donnant des cours de mathématiques et de sciences naturelles. Mais c’est désormais la littérature qui s’impose à lui, d’abord par la lecture. Il découvre Bataille, Artaud, Michaux, Eluard, Jouve, et fréquente désormais André Breton. En 1946, c’est d’ailleurs dans une revue surréaliste, La Révolution la nuit, qu’il publie son premier poème « Le cœur-espace ». Mais cette proximité avec ce groupe restera courte.

Si Bonnefoy reconnaît que le surréalisme a pu libérer la pensée du carcan des lois et des dogmes, il reproche à Breton de s’écarter du réel au profit d’un certain « occultisme ». Ce qu’il rejette sans doute aussi, c’est la dimension grégaire et idéologique de ce mouvement qui oppose la chimère au réel et privilégie l’opacité à la lumière. En fervent admirateur de Rimbaud, à qui il consacrera plusieurs essais critiques, c’est bien la « réalité rugueuse » qu’il cherche à étreindre, comme le poète d’Une saison en enfer. Et non une improbable surréalité.

En 1947, Yves Bonnefoy décide de rompre définitivement avec le surréalisme, peu de temps avant l’ouverture d’une exposition internationale consacrée à ce mouvement à la galerie Maeght, organisée par André Breton et Marcel Duchamp. S’il s’éloigne d’André Breton, il ne reniera cependant jamais son influence : l’ouverture au rêve, notamment, et l’accès aux « grandes images imprévisibles, sauvages ».

Lire aussi :   Yves Bonnefoy : « Il faudrait jouer Shakespeare dans le noir »

C’est à 31 ans qu’Yves Bonnefoy fait sa véritable entrée en littérature. En 1954, il publie un recueil de poèmes, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, immédiatement salué par Maurice Nadeau, le créateur des Lettres nouvelles, en des termes définitifs. « On ne se rappellera peut-être plus, écrit-il, qui a eu le prix Goncourt, mais il faudra se souvenir de ce que, cette année, a paru le premier recueil d’un grand poète. Il faut marquer d’une pierre blanche l’avènement d’Yves Bonnefoy et le nouveau départ qu’il a fait prendre à la poésie. »

Poésie rêveuse, mais ancrée dans la chair du monde, ce recueil pose les bases d’une esthétique que Bonnefoy prolongera jusqu’à sa mort. Pour le poète, la tâche est complexe et paradoxale : s’il se méfie des mots, car ils sont « sans prise vraie sur les choses », il faut cependant passer par eux ; les détourner de leurs usages pour trouver ce qu’il appelle « le second degré de la parole ».

Dans son premier recueil, le nom de Douve désigne à la fois une femme, une rivière, une lande. Les poèmes d’Yves Bonnefoy, comme l’analyse l’écrivain suisse Jean Starobinski, sont « entre deux mondes ». Ils recherchent la dimension la plus littérale du réel (qui est sans doute la plus énigmatique), mais ils se nourrissent aussi de « récits en rêve ».

Car c’est la quête de la présence – « l’évidence mystérieuse » pour Bonnefoy – qui anime l’écriture dans ses chemins de traverse. Avec cette espérance revendiquée sans cesse : refonder enfin l’unité de l’être. De réputation parfois complexe, les poèmes d’Yves Bonnefoy sont pourtant simples. Ils désignent un monde possible, et enfin accessible, sans discours qui leur préexisterait : « Le poème n’est pas une activité didactique, il n’a pas à expliquer l’expérience du monde qu’il cherche à approfondir », assurait-il.

Lire aussi :   Yves Bonnefoy, l’origine de la poésie

Désireux de ne pas séparer les expériences humaines, Yves Bonnefoy a écrit, à côté de sa recherche poétique, de nombreux textes sur l’histoire des formes artistiques. La création et la pensée, pour l’écrivain, sont des actes de parole qui participent d’un même élan. En 1954, il entre au CNRS, avec un sujet d’étude consacré au « signe et la signification de la forme chez Piero Della Francesca », sous la direction d’André Chastel et de Jean Wahl.

Son œuvre comprendra de nombreux essais critiques consacrés aux peintures murales de la France gothique et à l’art baroque (Rome, 1630, Flammarion, 1970). Cet héritage artistique, c’est dans L’Arrière-Pays (Gallimard, 1972) qu’Yves Bonnefoy lui rendra son plus profond hommage. Ce livre oscille entre l’autobiographie et la réflexion philosophique. Yves Bonnefoy y éclaire le cheminement de sa vie à la lueur de l’art et dans la recherche du « vrai » lieu, dont il retrouve l’essence dans la peinture de la Renaissance. Un monde enfin possible, dont il pense que « personne n’y marcherait comme sur une terre étrangère ».

Fasciné par le temps

Ce souci du dialogue constant avec toutes les formes d’art, il le vit dans d’autres aventures fécondes, mêlant le travail et l’amitié. En 1967, avec le poète Jacques Dupin, le critique Gaétan Picon et l’écrivain Louis-René des Forêts, il fonde L’Ephémère. Cette revue, qui constitue un pont entre la parole et les arts, fait se rencontrer hommes d’écriture et d’images. Elle a « pour origine le sentiment qu’il y a une approche poétique du réel dont l’œuvre est le moyen non la fin », écrivait-il. Malgré sa courte vie (cinq numéros), cette revue marque son époque et voit naître des voix de nouveaux écrivains, comme Pascal Quignard ou Alain Veinstein.

Pour Bonnefoy, le texte est une rencontre vers ce qui est proche, mais aussi étranger – son activité de traducteur en témoignera. En 1960, il traduit Jules César, de Shakespeare. La pièce est jouée à l’Odéon, avec des décors créés par son ami Balthus, et une mise en scène de Jean-Louis Barrault. Il traduira par la suite une dizaine de pièces de Shakespeare, mais aussi Yeats, Pétrarque, Leopardi… Il consacrera aussi de nombreux essais à la traduction, qu’il considérait proche de la création poétique, parce qu’elle est aussi un acte de transformation du langage.

Accueillant le journaliste du Monde, en 2010, dans son bureau de la rue Lepic, à Montmartre, qu’il occupait depuis les années 1950, Yves Bonnefoy avait seulement voulu « parler ». Il refusait la formule de l’entretien oral enregistré, par crainte de ne pouvoir revenir sur ce qu’il aurait pu dire. Il évoqua son œuvre, sans laisserentendre qu’elle était terminée. Il parla de son « bibliographe » occupé à rassembler ses multiples publications éparpillées depuis des dizaines d’années en revues, journaux, actes de colloque… Il voulut aussi revenir sur certains êtres qui avaient particulièrement compté pour lui, comme son ami le photographe Henri-Cartier Bresson – « son Leica était un instrument aussi rapide que son esprit », avait-il dit –, qu’il admirait pour son immense disponibilité à « la beauté de ce qui est ».

Car Yves Bonnefoy était un poète du réel ; fasciné par le temps, peu par l’époque. A propos du monde contemporain, il se méfiait de toutes sortes d’idéologies, autant de menaces pour la poésie, qui doit, pensait-il, se déployer loin des systèmes de pensée. « Le XXIe siècle, avait-il confié au Magazine littéraire en avril 2008, c’est bien possiblement celui qui verra la poésie périr, étouffée sous les ruines dont il couvre le monde naturel autant que la société. »

  • 24  juin 1923 Naissance à Tours
  • 1945-1946 Fréquente les milieux surréalistes. Visites à André Breton à son retour d’Amérique
  • 1947 Peu avant l’Exposition internationale du surréalisme, rupture avec André Breton
  • 1950 Publication des premiers poèmes de « Du mouvement et de l’immobilité de Douve »
  • 1959 « L’Improbable », recueil d’essais sur l’art et la poésie
  • 1970 « Rome, 1630 : l’horizon du premier baroque ». A l’automne, enseignement à l’université de Genève (en remplacement de Jean Rousset)
  • 1981 Election au Collège de France (chaire d’études comparées de la fonction poétique)
  • 1990 « Entretiens sur la poésie (1972-1990) »
  • 2016 : Publication de «L’Echarpe rouge »
  • 1er juillet 2016 Mort à Paris
Categories: 1

0 Replies to “Essayiste Synonyme Caen”

Leave a comment

L'indirizzo email non verrà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *